Lavignes Bastille
La Galerie

YOO SUN TAI

L'exposition du 2 mai - 30 mai 1990



Yoo Sun Tai
Sans titre 16 - 1989
45x31 cm - Technique mixte, acrylique sur photo

Texte de Philippe Carteron
Avril 1990, Paris

"Je suis un univers, je suis seul et unique au monde. Et I'univers, c'est I'espace." Mieux qu'un aphorisme, c'est un acte de foi que nous livre Yoo Sun Tai. Vastes toiles, petits formats, grandes des installations qui prennent des allures de sculptures ou de pans de décor, Ie monde de cet artiste coréen fabrique les liens entre la pregnance de la réalité et I'intangible de la fiction. Car il est I'homme des passages vers les ténèbres, vers un invisible dont on peut revenir.

Ses oeuvres prennent des couleurs de cendre, de rouille, de terre, de poussières et de ruines, possibles guides à une initiation, prémices à une méditation qui nous fera passer de I'autre côté du miroir. II nous dévoile la face obscure des choses avec un fort sens de la matière, mais aussi un goût captivant de la théâtralité. "Le plus important pour moi c'est la forme, puis vient la matière. Elles stabilisent en sorte I'acte créatif. Je ne me sens pas coloriste, car peut-être que Ie noir s'impose naturellement comme ma couleur préférée." Yoo Sun Tai parsème ses pièces de nombreuses références, de nombreux symboles : cadrans de montre, échelles (du temps certainement), et escaliers qui font que tous les retours soient possibles. "Je pense à ces cent huit marches qui sont autant d'angoisses, et de peurs qu'iI faut à tout prix franchir, monter, mais que I'on peut aussi redescendre. "

Le bois, Ie plâtre, Ie papier, la colle et Ie vernis constituent les matières vives aux tableaux de Yoo Sun Tai. Elles lui confèrent un relief une peau d'où parfois des objets jaillissent telle que cette chaise qui paraît attendre l'éventuel voyageur, sculpture hiératique et rigide. Des photographies (dans les petits formats) submergées par la peinture laissent par endroit passer leur identité propre, une nuance, une forme, une architecture. Puissants témoignages d'un passé, d'un lieu, d'un souvenir ou peut-être s'agit-il d'une vision échappée accidentellement de I'espace-temps que I'artiste, ici, essaye d'apprivoiser. «Le présent parfois est pire à vivre pour moi que ne serait Ie passé, ou que pourrait être Ie futur. II y a des éléments en moi que je ne sais maîtriser.» Yoo Sun Tai évoque-t-il ainsi la souffrance, cette souffrance qui, dit-il, est aussi pure que la lumière? " Je souffre de plus en plus.» ajoute-t-il. Et les toiles qui I'entourent s'ouvrent soudainement vers des univers infinis. Les aiguilles des montres se sont enfin arrêtées, l'échelle prend des allures de voie ferrée qui s'engouffre dans I'obscurité d'une caverne, un escalier au détour d'une toile attend Ie passant. Et Yoo Sun Tai se fait Ie centre d'une cosmogonie dont nous sommes les spectateurs infatigables et curieux. L'art du temps ne connaît pas d'âge, et paradoxalement ne vieillit pas. Un artiste, ici, Ie prouve avec sagesse.