galerie lavignes bastille

ROLF LUKASCHEWSKI

Préface du catalogue de
Gilles Plazy
pour l'exposition du

25 novembre 2008



Rolf Lukaschewski : Bora Bora

Bora Bora

DANSER AU-DESSUS DE L'ABÎME

Jean-Louis Ferrier, fin critique d'art, semblait s'amuser d'un paradoxe quand, en 1987, il évoquait Fernand Léger à propos de Lukachewski. Celui-ci, à l'évidence héritier de l'expressionnisme des grandes années berlinoises du premier quart du XXe siècle, semblait à l'opposé de la poésie humaniste et de l'esthétique lisse de notre grand imagier du Front Populaire. Pourtant, près d'un siècle plus tard, il s'avère que Ferrier avait vu juste et que la flagrante agressivité de Lukachewski était l'envers sardonique d'une sensibilité tendue d'un moins dramatique désir d'harmonie.

Est-ce maintenant un autre Lukachewski qui apparaît à la galerie Lavignes-Bastille où il s'était montré, il y a douze ans, dans toute la force de son imagerie critique, de son dessin fouillé et cruel, de sa couleur intense et grave ? Or le voici qui s'avance d'un pas autrement léger, en de grandes toiles d'une plastique lumineuse qui l'approche de Léger. La couleur, vive et claire, y porte un chant d'un lyrisme sans arrière-pensée. Le dessin fermement, structuré en composition complexe de traits nets cernant les formes s'aplatit en deux dimensions selon le goût d'une imagerie contemporaine qui doit beaucoup à l'art ancien de l'affiche et qui s'épanouit dans l'élégante et multiple illustration des arts populaires du graphe de rue et du manga.

Oui, Léger ici peut être pris en référence quand naguère c'étaient Grosz et Beckman. Pourtant Lukaschewski, d'un beau geste renouvelant sa manière, reste fidèle à lui-même, au regard acerbe qu'il a toujours porté sur une certaine sauvagerie de l'homme (gens de l'ombre ou stars médiatiques, personnages troubles des nuits en débauche ou princes dérisoires de notre monde). Il est encore, comme il l'a toujours été, le peintre de la grande mascarade de notre temps. Tant de visages, constants sujets de ses tableaux, s'imposent comme des masques, figures d'une humanité d'artifices, de violence, de perdition qui fait éclater toute illusion rousseauiste. Comme si quelque diable sorti de la nuit berlinoise des cabarets du Kurfürstendamm en laquelle sombrait en chantant l'Europe du début du XXe siècle,venait se couler dans la forme policée de Fernand Léger. En se jouant de ce généreux utopiste Lukaschewski pose le masque d'une esthétique aseptisée sur la violence dont il s'est fait le témoin et, si les images qu'il nous donne maintenant paraissent plus inoffensives, plus dans l'air d'un temps désabusé,elles n'en sont pas moins habitées des personnages qui composent l'étonnante tragi-comédie humaine, trop humaine, que ce peintre étonnant n'en finit pas de nous présenter peut-être moins comme la dénonciation morale d'un monde que nous aurions à juger que comme le miroir dans lequel il serait toujours bon de nous mettre en question. Faut-il pour autant désespérer ? Faut-il pour autant rire de la naïveté sociale de Léger ? Faut-il pour autant nous croire à jamais perdus dans un tourbillon de sauvagerie et d'arnaque ? Non. L'art ici apporte son éternelle réponse : il est l'opération alchimique qui fait de la splendeur avec de la tourbe, de la lumière avec les ombres les plus lourdes. Il est, comme disait un ancien ministre de la Culture, notre anti-destin. Ce que Fernand léger mit si joyeusement en images. Ce que Lukaschewski, moins optimiste et plus rieur, ne cesse de nous assurer en nous montrant que, plutôt que se morfondre, on peut toujours danser au-dessus de l'abîme.

Gilles Plazy