galerie lavignes bastille

LUKASCHEWSKI
L'exposition du 7 nov 1995 - 7 jan 1996

Lukaschewski

DER 1. OFFIZER
1995, Huile sur toile, 100x90 cm

Lukaschewski

EVA UND DER PAPAGEI
1995, Huile sur toile, 90x100 cm

LUKASCHEWSKI par André PARINAUD
Paris, 4 octobre 1995

L’apparition du visage dans la peinture est la réponse au miracle de la foi.
Elle marque, pour l’Occident chrétien, la distance avec l’Islam et annonce, avec la reconnaissance de l’identité humaine, les prémices de la démocratie.  Échappant aux tabous des églises, le visage a été soumis à l’ordre de l’autorité royale, puis de l’autosatisfaction bourgeoise, avant d’être enfin libéré par la pulsion expressionniste des artistes. La lignée des Otto Dix, Grosz, Soutine, Kokoschka, Bacon, a assuré l’éclatante démonstration des vérités nouvelles de l’art.
Rolf Lukaschewski incarne, aujourd’hui, la main et l’œil de cette preuve de la « révolution » moderne.
L’homme a cessé d’être artistiquement rassurant et rassuré.  Son visage laisse éclater les violences de son être. Regardez « les têtes » peintes par Lukaschewski. Il a choisi quelques-unes des vedettes de notre actualité, mais aurait pu saisir sur le vif, dans la rue, « n’importe qui ». L’acide de son pinceau aurait la même intensité et ses compositions, une identique expression de puissance et de dénonciation.
La question est : sommes-nous des monstres ? ou des clowns d’un destin dramatique ?

L’évidence est que la peinture de Lukaschewski est un scandale et une provocation. Certains la refusent dans sa vérité et ne veulent voir qu’un « cirque » devant lequel on rit pour éviter de pleurer. Tout au plus, reconnaissent-ils un effet cruel dans ces images d’outrance. Il est évident qu’ils détournent le regard de l’enfer et tentent de se rassurer en inventant le mythe du jeu qui serait la ressource du peintre. Mais Lukaschewski, c’est d’abord « je » - un « je » primitif, virulent, obsédé, érotique – un jeu de démesure, un jeu exarcerbé par les égoïsmes et qui veut remettre la nature humaine en question.

Chacun de ses tableaux est un exercice du paroxysme, un delirium tremens de la spiritualité, une dénonciation farouche du déconditionnement animal qui nous oppresse. Mors de la première exposition, où je découvris Lukaschewski en 1980, j’éprouvai le sentiment d’un constat de flagrant délit de nos hantises. Il arrachait les masques et portait un œil acide sur laideur étalée, sur la pestilence proclamée. Lukaschewski n’est pas Lucifer. Je crois même qu’il est attiré par une certaine pureté, qui n’est certes pas celle de la logique binaire du bien et du mal ; une pureté qui est aussi terrible que ce qu’elle dénonce. Chacune de ses peintures se situe dans une dimension surréaliste, dominée par une pulsion érotique, dont la laideur même est fascinante.

Depuis quinze ans, le critique d’art que je suis, suit à la trace l’étonnant périple expressionniste de Lukaschewski, mais qui n’appartient à aucune École et qui a tranché avec toutes les modes.  Il est notre « cri », qu’il met dans la bouche de tous les visages dont il se délivre en peignant.

On peut comprendre que le Chancelier Helmut Kohl conserve le tableau de son portrait dans son bureau à Bonn, comme un diapason permanent de la vraie musique du pouvoir. Et il est aussi hautement symbolique que le jour où Michael Gorbatchev reçut le Prix Nobel de la Paix, Lukaschewski fit cadeau de son portrait à l’homme qui avait rendu possible le rêve de réunification de l’Allemagne.

En cette fin de millénaire, il dénonce aussi – après Hitler en Charlot venimeux, après Churchill adipeux, après Kennedy l’Amerlock… -, tous les pantins du show-biz politique et il grave les images des nos vices, avec le même étonnant savoir-faire qu’il apporte à peindre les corps et à les enserrer dans la géométrie sensuelle des résilles qui cernent les chairs de stupre, les égoïsmes adipeux, les laideurs informes, les vulves ignobles, les fesses provocantes. Lukaschewski a arraché ses putains à la palette de l’enfer et ses souteneurs de la honte, à la phalange du crime. Et aujourd’hui, avec sa galerie de portraits, sa peinture devient une dynamique métaphysique qui fait éclater les mensonges, ravage les reins et les cœurs, et atomise les morales. On devrait proposer une cure de Lukaschewski comme vaccin spirituel aux « virus » qui déstabilisent notre civilisation. Après avoir vu, analysé, éprouvé ses œuvres, on devient nécessairement différent. Il se situe au delà de tous les intellectualismes et nous met à l’épreuve, face au choix de l’éthique. Ici peut commencer l’innocence.