LUKASCHEWSKI PLEIN REGARD
Le monde est un cirque. A mourir de rire, à pleurer. Avec ses trapézistes qui tombent dans le vide, ses prestidigitateurs qui ratent leurs tours, ses clowns qui ne sont pas drôles. C’est ce que j’ai toujours aimé chez Lukaschewski. Déjà lorsqu’il peignait, il y a quinze ans, des matelots du Potemkine proches de la dérision surréaliste ou campait des hommes à la tête petite et aux trop larges pantalons. Ou lorsque plus tard, il a tout montré des putes, souteneurs, hommes politiques qu’il transporta pendant ses jeunes années, quand pour gagner sa misérable vie, il était taxi de nuit à Cologne. Le monde, chez Lukaschewski, est un cirque comme il est, chez De Chirico, un théâtre dont les coulisses sont désertes et la scène désespérément vide.
Si je devais rattacher Lukaschewski à un mouvement pictural, ce serait à la Neue Objectivität que détestait Hitler et, plus particulièrement à Otto Dix, qui nombre d’années après sa mort, reste encore à découvrir. Comme celle de Dix, la peinture de Lukaschewski est solide, puissante, n’y va pas par quatre chemins. Comme dans l’oeuvre de Dix, ses couleurs grincent, crissent, procèdent d’avantage de l’expressionnisme que de la théorie chromatique newtonnienne. Comme l’imaginaire de Dix, enfin, qui jamais ne biaise ne ne flanche, le sien est en prise cruelle sur la réalité psychologique ou sociale.
La cruaté, en effet, et la jubilation pourraient bien être les deux pôles de cette peinture, en même temps que son point d’équilibre instable sans cesse restabilisé, de tableau en tableau et dans le secret de chaque tableau. Car il faut admettre, elles sont cruelles, ses putes aux gueles fardées et aux fesses immenses prises dans la nasse de leurs bas résille; cruel aussi le portrait de sa mère qui fut femme de ménage ou le mien dans lequel il m’a montre méphistophélique derrière mes lunettes, ma chienne whipet couchée à mes pieds ; cruelles encore ses foules de fêtards, de capitulards, de nullards à quoi il semble vouloir ramener le genre si peu humain. Mais jubilatoires, d’un autre côté dans la mesure où, d’abord, Lukaschewski est admirablement peintre, ce qui, s’il n’est donné d’avance, ne peut, comme on sait, s ‘acquérir.
Cela signifie-t-il que de la bête pensante, il se gausse ? Qu’il a choisi d’en rire à couleurs déployées, plutôt que d’en porter le deuil comme tant d’autres aujourd’hui ? Je vais, sans doute, surprendre mon lecteur, mais la vie, l’intensité de ses toiles, quels qu’en soient la période et les thèmes restent liés pour moi à un film américain de catégorie B montrant une fête foraine vue dans mon enfance et dont le souvenir me fascine, aujourd’hui encore, le regard et l’esprit. Ses tableaux ont quelque chose de cinématographique, je veux dire un espace, une carnation, une lumière, un empan, plus proches du grand écran que de la peinture de chevalet.
Lukaschewski monumental, par conséquent. C’est la raison pour laquelle, me semble-t-il, pour qui aime en prendre plein les yeux, il y a aussi la joie, dans sa peinture. Comme au cirque.
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