Lavignes Bastille
La Galerie

YOO SUN TAI
L'exposition du 1 mars - 7 avril 1994



Yoo Sun Tai
Sans titre - 1993
150x200 cm - Technique mixte et acrylique

Texte de Gérard Barrière
Le 3 février 1994


A visiter les galeries, ces temps-ci, à parcourir la presse spécialisée, on a de plus en plus l'impression que l'art contemporain, après avoir longtemps pataugé dans le "n'importe quoi", est en train de s'enfoncer doucement dans le "presque rien".

Partout ou peu s'en faut, ce ne sont qu'expositions de redites, de citations, de paraphrases, de bribes ou de sketches (au double sens du terme: à la fois crobard et plaisanterie).

De l'expressionnisme ludique, du minimalisme timide ou du conceptualisme désengagé, l'essentiel de ce que l'on voit aujourd'hui semble gouverné par un renoncement quasi général à l'ambition de dire quoi que ce soit, de montrer son monde, et même de le chercher.

Ne serait-ce que pour confirmer la règle de cette torpeur des arts, quelques heureuses exceptions viennent parfois nous en tirer. Ce me fut le cas récemment avec quelques oeuvres de Yoo Sun Tai, aperçues par hasard dans un accrochage collectif, et qui retinrent longtemps mon regard, parvinrent même à le transformer le temps qu'il demeura posé sur elles.

Leur singularité me paraîssait aussi certaine que discrète sa source. Indéniablement, il y avait là une vraie et vaste profondeur. Mais qu'y avait-il dans cette profondeur, ou plutôt qui y avait-il?

Il fallait en voir plus, et surtout rencontrer l'artiste, visiter son atelier. Ce fut bientôt chose faite.
Or l'énigme est toujours là. Cela dit, je sais maintenant que c'est elle qui est belle, et qui est le foyer de cette oeuvre, et que Yoo Sun Tai est aussi à sa recherche.

Mes préférences esthétiques vont le plus souvent aux oeuvres qui se passent admirablement de toute glose, commentaire ou explication, n'appelant que le silence et la méditation. Paradoxale activité que celle-ci, consistant ajouter des mots à un art dont toute la force est de nous en délivrer, de nous amener en deçà ou au-delà de leur bruissement.

D'autant plus que le double thème de ce travail se trouve être le voyage et la musique. Intérieur, le voyage, bien sûr. Et toute autant intérieures, la musique et les harmoniques qui résonnent en cette lumière étouffée, comme anxieuse d'elle-même et de se bien répandre.

Etre artiste, c'est toujours se mettre en route en perpétuelle quête de son propre centre, et toujours tendre l'oreille à l'écoute de sa propre petit musique de l'âme. C'est vrai de tout artiste digne de ce nom. Mais ce ne l'est jamais plus manifestement, ni plus radicalement que dans les arts d'extrême-orient. N'ayant jamais souci de dire quoi que ce soit du monde, ils n'ont que celui de s'y accorder aussi totalement que possible, comme l'instrument d'un soliste avec la tonalité et le tempo de l'orchestre général.

Coréen, ayant fait ses études d'arts appliqués à Séoul, puis les Beaux-Arts en Allemagne et en France, où il vit et travaille depuis une dizaine d'années, Yoo Sun Tai cherche une certaine universalité en ce cessant d'approfondir sa propre singularité.

Travail passionné et patient, allant de plus en plus vers la seule lumière, vers la seule musique, se délestant de plus en plus des objets et des signes, devenant de plus en plus peinture, uniquement peinture. Méditation par la peinture, yoga de peindre. Des heures et des heures seul dans l'atelier, de jour, de nuit oubliant tout, totalement absorbé par le geste de peindre, totalement cherchant la peinture pour se trouver lui-même. Voilà la vie de Yoo Sun Tai. Et voilà son oeuvre. Qui ne raconte que cela.

L’énigme n'est pas épuisée. Le pinceau papillonne toujours autour de la lampe intérieure. Un invisible chef d'orchestre (l'âme, le soi ?) brandit sa baguette pour que puisse monter la mélodie secrète.
Quelques anges passent, tandis qu'une barque vide s'enfonce en un vide plus vaste.